fictionner (sic)
Ce serait une erreur d’imaginer que la fiction s’oppose au réel comme le faux au vrai. Dans le Partage du Sensible Jacques Rancière propose que « le réel doit être fictionnée pour être pensé. » Il crée un verbe : « fictionner ». Par ce mot, il n’entend pas « falsifier » mais plutôt « mettre en récit » ou simplement «représenter », en tout cas proposer une lecture de la réalité. Cela suppose que la réalité, ce n’est pas le réel. Le réel, ce serait l’a priori pour parler comme Kant, dont on doit supposer l’existence, pour pouvoir faire une représentation, pour pouvoir agir dans le monde. En affirmant que « le réel doit être fictionné pour être pensé », Rancière définit en quelque sorte le rôle et le fonctionnement de l’art dans la redistribution du sensible, car la mise en fiction, en récit et en œuvre est le propre de l’art dans toutes ses formes.
On a beaucoup dit dans les cercles proches de la Biennale de Paris qu’il s’agit de promouvoir une forme d’art soucieux d’ « opérer dans le réel ». Qu’est ce que ça veut dire ? Tout le monde agit dans le réel – après tout, les musées, les galeries sont également « dans le réel ». Mais il s’agissait plutôt d’affirmer qu’on accompagnait des pratiques qui ne se contentaient pas d’opérer dans la seule dimension symbolique. Opérer dans le réel, c’est ne pas se satisfaire d’opérer dans le symbolique, à savoir dans les cadres prévus pour l’art. En l’absence du cadre, ou plus précisément en deçà du coefficient de visibilité artistique conférée par le cadre, les choses existent, mais ne sont pas perçues comme de l’art. Et dans ce cas-là, on fictionne en effet le réel (pour pouvoir le penser), mais il ne s’agit pas d’une fiction artistique, ce n’est pas comme quand on lit un roman et que l’on sait que les personnages n’agissent que sur le seul « paysage ontologique » de la fiction, pour reprendre un terme proposé par le théoricien de la fiction Thomas Pawel. Autrement dit, nous court-circuitons la performativité de l’art (selon laquelle n’est art que ce qui est performé comme tel) pour laisser agir ce qui est fictionné dans le réel justement. Et c’est là où les tactiques de fiction, pour moi, deviennent corrosives, parce que c’est là où les paysages ontologiques incompatibles rentrent en collision (pensez par exemple à Don Quichotte qui brisait en mille morceaux le petit théâtre du Maître Pierre puisqu’il avait perçu la représentation en dehors du cadre de l’art).
Stephen Wright
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